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Reportage: Festival International de Guitare de Paris 2016

Voici un texte que j’avais écrit pour le magazine Guitare Classique mais qui fut finalement publié dans un format plus court, le voici dans son intégralité!

 

Festival International de Guitare de Paris

du jeudi 24 au dimanche 27 nov 2016

L’événement parisien sous le signe de Roland Dyens

 

 

Tania Chagnot

Le Festival International de Guitare de Paris, l’un des événements français les plus importants du monde de la guitare classique, s’est déroulé dans la capitale au Théâtre Adyar du 24 au 27 novembre 2016. Comme chaque année, c’est à un festival exceptionnel par sa qualité et ses propositions éclectiques que nous avons assisté. Cette édition était dédiée à Roland Dyens, décédé moins d’un mois avant le festival. Il y avait joué encore en 2015 un très beau concert. Tania Chagnot, organisatrice du festival, a rappelé l’importance de Roland Dyens comme soutien lors de la création de ce festival et la place qu’il avait dans le monde musical et dans le milieu « guitaristique » en particulier. Chaque instrumentiste a dédié un moment de son concert à Roland Dyens, et pour compléter cet hommage, un ou plusieurs de ses anciens élèves a ouvert chaque concert avec une de ses pièces.

1er jour

La soirée d’ouverture du festival s’est déroulée dans une ambiance remplie d’émotion, et une partie de la famille de Roland Dyens était là pour assister à ce moment. Le premier morceau fut le French Pot-Pourri de Dyens, joué par quatre de ses élèves (Raphaël Feuillâtre, Vincent Kappes, Baptiste Ramond, Maxime Seynizergues), instant touchant car rempli de l’humour du compositeur.

Le Duo Solaris (Jérémy Peret, Florian Larousse) a proposé une prestation tout en excellence et en précision, avec notamment des pièces de Manuel de Falla, dont la Serenata et la Serenata Andaluza qui furent de pures merveilles, douces et nostalgiques. Les deux instrumentistes ont été excellents, impressionnants même, dans la Tango Suite de Piazzola (que l’on entendra pas moins de trois fois durant le festival!) et les Canticles de Bogdanović. Ensuite, une déception ce soir là, car suite à des intempéries, Gabriel Bianco, qui devait assurer le deuxième concert de cette soirée, est resté bloqué en Roumanie où il venait de se produire. Il fut remplacé au pied levé par Judicaël Perroy qui réussit ce tour de force de jouer des pièces exigeantesmalgré cette décision prise le jour-même: Fantaisie élégiaque de F. Sor, Suite populaire de Villa-Lobos, Cataluña et Sevilla d’Albeniz ou encore le dernier mouvement d’une Sonate de Diabelli. On regrettera peut-être le sentiment de distance, de froideur, et la tension dans le jeu de ce virtuose.

Duo Solaris
Judicaël Perroy

2e jour

Le deuxième soir débuta par un concert de 18h (une nouveauté de cette édition) du japonais Shin-Ichiro Tokunaga, ancien élève de la classe de Roland Dyens au CNSMDP auquel je n’ai malheureusement pas pu assister. Le concert du soir débuta encore sous le signe de « Rolandyens » avec deux de ses élèves qui jouèrent l’un une transcription d’Alfonsina y el mar (Omar Nicho), et l’autre, Triaela, 3ème mouvement (par le très prometteur Raphaël Feuillâtre!).

Omar Nicho
Raphaël Feuillatre

Le Duo Jouve-Fouchenneret  (guitare-violon) nous a ensuite enchanté par sa maîtrise et un jeu plein de romantisme dans Mompou, Rodrigo et De Falla, mais aussi avec Kreisler et une Chanson populaire Chinoise arrangée par Roland Dyens en bis. Pour le concert suivant, le public était venu en nombre accueillir un grand nom de la guitare: Pavel Steidl. Passons ses frasques, bruits et  grimaces, qui parfois gênent ou agacent, parfois amusent énormément. Il nous a offert une prestation grandiose, digne de son “rang”, avec des œuvres variées des XVIIe et XVIIIe siècles (Lobkovic, Losy, Cervenka) puis en avançant dans le temps (Jimenez de Abril Tirado, Paganini Legnani, Janacek) en allant jusqu’à l’Hommage à Jimi Hendrix de Domeniconi. Son jeu fluide, intense, caractérisé et interprété avec une facilité déconcertante le firent chaudement applaudir. En bis et en hommage à R. Dyens, il joua une pièce de Sor dont Dyens disait se sentir très proche et dont il admirait les compositions.

 

Duo Jouve-Fouchenneret
Pavel Steidl

 

Master class et salon

Comme chaque année le festival propose des Master class données par les concertistes invités et nous avons eu le droit pour cette édition à celles d’Aniello Desiderio, Natalia Lipnitskaya et Pavel Steidl. Celles-ci sont toujours l’occasion de découvrir de nouvelles façons de travailler, nouvelles techniques et de passer un moment intime avec ces grands interprètes. C’est aussi le moment de prendre des conseils comme celui de Pavel Steidl contre le trac avant une prestation: se dire que « la salle est remplie d’amis que l’on aime »!

Master Class Pavel Steidl

Le festival est également l’occasion de profiter du salon des luthiers avec cette année 18 exposants. C’est un moment dont il faut profiter dans la capitale pour discuter et découvrir de nouveaux instruments, avec en plus le dimanche matin une séance de présentation des guitares jouées sur scène. D’addario et Savarez, sponsors de l’événement, étaient également présent avec chacun des nouveautés. D’addario présentait de nombreux accessoires et cordes dont un nouvel accordeur (NS Micro Soundhole Tuner) qui se glisse directement au niveau de la rosace pour capter les vibrations, mais également un nouveau boitier appelé Humiditrak, à placer à l’intérieur de la guitare, qui permet de suivre avec une application smartphone le taux d’humidité et la température de l’instrument et d’enregistrer les chocs subis par votre instrument. La nouveauté côté Savarez était un nouveau jeu de cordes: les Creation Cantiga tension mixte.

3e jour

Le samedi est la journée la plus chargée du festival. Après la master-class, suit à 15h la session des Guitares à suivre, un concert de plusieurs jeunes concertistes prometteurs, chacun avec son univers, son style, et des programmes variés: Blandine Bénard, YiTe Chang, François-Xavier Dangremont, Rémy Patel, et Duodecim (Margot Fontana-Rémi Guirimand).

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Vint ensuite le concert de 18h de Rovshan Mamedkuliev, gagnant de nombreux prix dans des concours internationaux et notamment le premier prix, le prix du public et un prix spécial d’interprétation des œuvres de F. Tárrega à Benicasim en 2014. Il nous a prouvé cela en réalisant une des meilleures interprétations de la Gran Jota qui puisse être! D’une justesse de caractère exceptionnelle, celle-ci resplendissait sous les doigts de cet enfant des pays de l’Est. Le reste de son programme fut inégal, les pièces de Llobet et Walton moins convaincantes, trop de tension pour l’une et trop convenue pour l’autre, contrastant avec les très réussies et intéressantes pièces de Rudnev et Amirov! L’Albéniz du bis semblait trop rapide pour être apprécié convenablement, de la virtuosité mais sans le charme nécessaire à cette pièce. Il termina par une pièce de Bach en hommage à Roland Dyens. Mamedkuliev est un interprète à découvrir pour ceux qui ne le connaissent pas déjà!

Rovshan Mamedkuliev
Rémy Reber

Le concert de 20h30 a commencé par une pièce de R. Dyens, la Saudade n°3, interprétée par Rémy Reber, ancien élève du maître. C’était tout simplement sublime et dansant, bravo à lui!

Ensuite, le très chaleureux et virtuose Soloduo fit son entrée en scène pour un concert majestueux, le plus applaudi de tout le festival tant ils ont été incroyables d’énergie et de musicalité. Les deux interprètes italiens étaient « en phase » l’un avec l’autre, presque physiquement collés l’un à l’autre, nous donnant le sentiment de ne faire qu’un seul son, uni. Preuve que leur nom est bien choisi! Ils nous ont offert entre autres une fantastique transcription de la Suite Bergamasque de Debussy, et Les guitares bien tempérées op. 199 (et elles le furent!) de Castelnuevo-Tedesco, pour terminer sur la deuxième Tango Suite de Piazzola du festival, pleine de couleurs et de rebondissements! Revenus pour un bis, ils ont fait sonner Mozart comme jamais sur des guitares!

Soloduo

Le concert de Paul Galbraith qui a suivi n’a laissé personne indifférent. Galbraith est venu avec une proposition originale: pour des raisons ergonomiques notamment, il a mis au point avec un luthier une guitare qu’il tient à la façon d’un violoncelle, entre les jambes avec une pique, posée elle-même sur une caisse de résonance et non directement sur le sol. Cette guitare, appelée la Brahms Guitar, est en plus dotée de huit cordes, une plus aigüe et une plus grave que les six cordes habituelles, et ses frettes et sillets sont positionnés en éventail. On pouvait alors s’attendre à ce que ces importantes modifications, qui sont présentées comme des améliorations, permettent un jeu plus facile, une virtuosité accrue, ou une musicalité plus grande qu’avec une guitare classique « normale ». Mise à part une plus large étendue qui permet de faire sonner convenablement des pièces originellement pour piano ou à plusieurs voix (Mozart, Scrabin, Albeniz), le jeu de Paul Galbraith laisse de marbre, avec un sentiment d’ennui, de lenteur dans le jeu. On a même parfois l’impression de faiblesse technique dans son jeu. Certes, les huit cordes permettent dans les pièces anciennes de faire facilement des trilles sur deux cordes et elles ont fait ressortir pleinement le choral de Bach du bis, mais il est difficile d’être convaincu par cette prestation tant il n’a pas fait la preuve de l’utilité de ces dispositifs. La caisse de résonance ne semble d’aucune efficacité, et le système de positionnement à la verticale ne convainc pas non plus tant il paraissait jouer avec difficulté, notamment au niveau de la main droite qui a l’air toujours en tension et qu’il a dû décrisper durant le concert.

Paul Galbraith

4e jour

Le dimanche s’est ouvert sur une transcription de Pixinguinha jouée avec émotion par Orestis Kalampalikis sur la guitare de Roland Dyens dont il fut élève et ami. Il y avait donc un peu de son âme qui était présente et qui nous a réchauffé le coeur. Le premier concert était donné par le très jeune mais prometteur Duo Golz & Danilov très fortement applaudi et encouragé par l’auditoire. Avec une transcription personnelle d’une sonate de Haydn, deux pièces de Sergio Assad, deux autres d’Albéniz et enfin la troisième Tango suite du festival, pour finir sur deux pièces de Gismonti, ils nous ont fait entendre un jeu plein de couleurs et une belle complicité. L’honneur de clore ce festival revenait à Aniello Desiderio qui a expliqué en introduction que chaque pièce qu’il allait jouer était « en connexion avec Roland Dyens » et qu’il les jouerait d’une façon non conventionnelle, plus personnelle et proche de l’idée d’improvisation que Dyens aimait instiller dans ses concerts. Et effectivement, son interprétation d’Asturias était plus qu’étonnante et originale avec des forts ralentissements, un rubato bien appuyé! On aime ou on n’aime pas. Il continua avec Sevilla du même compositeur, puis dans le désordre une sonate de Scarlatti, la Rossiniana n°1 de Giuliani, Introduction, Thème et Variations op. 9 de Sor et enfin la Valse en Skaï que R. Dyens lui a dédiée et écrite en une nuit (avec l’anecdote en prime)! Le Satie du rappel était malheureusement assez peu convaincant car les modifications rythmiques apportées dénaturaient trop fortement l’œuvre originale et ne servaient pas le discours musical.

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Conclusion:

C’est un beau festival qui s’est achevé sous le regard de la Tour Eiffel que l’on aperçoit à la sortie du Théâtre Adyar. Peut-être pour la dernière année, car suite à un changement de propriétaire Tania Chagnot n’a pas pu assurer que le festival pourrait encore se tenir dans ce lieu typique. Mais le festival mérite peut-être une salle mieux adaptée pour accueillir un tel événement, pour un meilleur accueil du public et un meilleur environnement pour le salon des luthiers qui pourrait ainsi s’agrandir!